L’architecte, l’âme de la Chine et la modernité

Wang Shu à Chaillot (Paris 2012). © Dominique Firbal

Faut-il encore présenter Wang Shu ?
Cet architecte Chinois, modeste et discret a décroché le Pritzker Prize 2012. La fondation Hyatt a ainsi célébré « l’avènement et le rôle de la Chine dans le développement des futures idées architecturales ».
Le prix lui a été remis le 25 mai à Pekin.

Le campus de Xiangshan, bâti sur une colline de 50m de hauteur moyenne à ½ h au sud de la ville de Hangzhou. « J’ai voulu une mise en relation très étroite de la disposition des bâtiments et de la colline. Lorsqu’on marche sur les passerelles, on a une perception grandie des collines avoisinantes, grâce au travail d’approche d’implantation du bâti dans le paysage. » © Lu Wenyu

 

 

 

 

 

Wang Shu n’en est pas à sa première récompense. En quelques années il s’est forgé un nom et une renommée internationale en rupture avec les pesantes agences publiques d’architecture chinoises. En 2007 il recevait le Global award for sustainable Architecture, en 2010 le German Schelling Architecture Prize et 2011 Paris lui descernait la médaille d’or de l’Académie d’architecture.
Premier invité étranger par l’école de Chaillot pour ses leçons inaugurales, il a exposé sa manière de travailler et de concevoir l’architecture.

  • Construire un monde de diversité laissant libre cours à la nature

Wang Shu veut la diversité dans une Chine qui construit aujourd’hui à une vitesse vertigineuse. Il nage à contre courant d’un pays qui rase à grands coups de bulldozers les témoins vivants d’une culture plurimillénaire. « 90% des bâtiments traditionnels ont été détruits lors les 30 dernières années. Avec la perte de ces bâtiments, nous avons assisté à une véritable révolution dans la manière de vivre des Chinois. »
La ville de Hangzhu où il a implanté son agence « amateur architecture studio » a vu sa population plus que doubler dans les 20 dernières années alors qu’elle était stable durant des siècles et jusqu’aux années 50. Les modèles américain, japonais et de Dubaï plébiscités par le gouvernement ont transformé les modes de vie. Les villages isolés ne sont pas à l’abri de cette croissance vertigineuse où on ne maîtrise pas grand chose.
Dans cette course effrénée, Wang Shu entend intégrer l’architecture dans la nature et utiliser des savoir faire et des matériaux anciens qu’il couple à des procédés constructifs modernes. La réflexion et l’observation sont pour lui des phases indispensables « Il faut donner du temps à la réflexion et à l’observation pour pouvoir agir rapidement. La rapidité fait partie de la culture traditionnelle, mais les mentalités actuelles veulent que TOUT aille vite. Il faut changer cet état de fait : le temps doit être donné à la préparation de tout projet, ensuite de quoi la mise en œuvre peut être très rapide ». C’est le « slow build » à la chinoise.

  • L’observateur et le paysage traditionnel chinois

« Dans la tradition chinoise, nous dit Wang Shu, nous cherchons l’inspiration dans la nature. Nous devons ressentir la nature pour créer l’artificiel. L’objet créé sera une interprétation et une transposition de ce qui a été observé et perçu dans la nature. »
La peinture de paysages, appelée Shanshui ou « monts et eau », était pour les lettrés de la Chine ancienne la manière de savoir comment l’homme peut apprendre de la nature. Ces peintures ne sont pas la reproduction exacte de la nature mais ce que l’homme en a perçu.

Paysage, Huang Gong Wang (1269-1354), Dynastie Yuan

« Ce tableau regroupe en deux dimensions ce que le peintre a observé à divers endroits pendant des jours. Si on divise le tableau en deux dans le sens de la largeur, la partie supérieure de la montagne et du ciel représente ce à quoi le peintre, ou le lettré pense. La partie inférieure représente le monde réel. Je pense souvent mes maisons sur ce mode là : la partie supérieure a une évocation philosophique et la partie inférieure est plus concrète et pratique. »

  • La « poésie de la construction recyclée »

Le credo de Wang Shu : pour réaliser un projet de construction, il faut être architecte, philosophe et artisan à la fois. Sa base de travail se trouve dans les innombrables ruines de démolition des quartiers anciens. « J’y trouve des matériaux et des objets qui ont un réel intérêt et qui développent une vision poétique ».  Wang Shu est également professeur à l’académie d’architecture de Hangzhou.  vec ses étudiants, il part sillonner la campagne pour retrouver des techniques anciennes. « La tradition faisait travailler de concert les artisans et les lettrés. Il reste encore des artisans détenteurs de ces techniques. Mes élèves et moi nous appliquons à les recueillir et les faire perdurer. Il y a des règles précises pour l’utilisation et la mise en place des matériaux naturels. Ces matériaux sont « vivants », ils réagissent aux variations de température et/ou d’humidité. Le savoir faire ancien tient compte de cette réalité. Le résultat de la mise en œuvre sera différent des strandarts et de la « normalité » rigide et plane pour aboutir à quelque chose d’harmonieux. Ces savoir faire sont précieux, ce sont les artisans qui président à cela, et ce n’est qu’auprès d’eux qu’on peut les acquérir ce savoir. »
En 2006, lors de la biennale d’architecture de Venise, Wang Shu a mis en place le Tiles Garden, ou jardin de tuiles. 60 000 tuiles sur une structure de 5000 tiges de bambou érigée avec des artisans chinois qu’il a fait venir spécialement pour mener à bien ce projet délicat.

Tiled garden, Biennale de Venise (2006) Wang Shu au travail avec un de ses artisans. © Lu Wenyu

C’est depuis le début des années 2000, après une période de réflexions et d’études de terrain que Wang Shu décide de mettre en pratique une méthode de travail avec son épouse Lu Wenyu. Il s’agit d’utiliser les matériaux traditionnels récupérés sur les chantiers de démolition. C’est durant des 10 dernières années que sa production architecturale a été la plus inovante pour son pays et pour le reste du monde.
« Mon épouse Lu Wenyu et moi même avons travaillé avec une approche expérimentale. Les Five scattered houses (Ningbo), étaient des modèles expérimentaux auxquels ont participé les artisans locaux pour la mise en œuvre des matériaux. Beaucoup me considèrent comme un idéaliste, mais pour moi l’utopie est indispensable et peut être traduite dans la réalité. A Ningbo j’ai également construit un musée qui est pour moi la preuve de la plus évidente de l’utopie traduite dans la réalité. »

Five scattered houses, Yinzhou. © Lang Shuilong

Musée d’histoire de Ningbo construit avec des rochers retrouvés, des briques et tuiles recyclées. Les volumes des bâtiments, les techniques employées pour la construction sont très contemporains. © Lv Hengzhong

  • L’homme

La réhabilitation d’un secteur urbain de Hangzhou auquel Wang Shu a participé en 2009 nous montre également la facette très humaine de cet architecte. A travers son travail sur la rue Zhongshan, une rue piétonnière de 6 kilomètres, il a réussi à conjuguer ses principes de mise en oeuvre et le maintien des riverains dans un cadre de vie modifié de façon  non drastique et non destructrice pour les modes de vie. « J’ai voulu essayer de réhabiliter sans démolir et en proposant un projet adapté. Après des débats avec le maître d’ouvrage, je suis arrivé à faire accepter une étude préalable de 6 mois. J’ai réussi à faire accepter également de ne pas faire déménager les riverains. Je voulais que le projet donne une vie au quartier avec de nouvelles maisons parmi les anciennes maisons de ce quartier historique. Reconstruire sur l’ancien modèle ne m’intéressait pas alors j’ai apporté des nouveautés. On a gardé la largeur de la rue (12m) et j’ai réalisé 1km de rue avec une équipe de 30 architectes et enseignants dont j’étais responsable.
Nous avons consulté les riverains et nous les avons impliqué  pour réaliser ce projet. Tout s’est fait dans le désordre apparent, très chinois, et dans la rapidité. Il y a beaucoup de nouvelles constructions parmi les anciennes, et une rivière coule au milieu. Dès l’inauguration, nous avons vu arriver 1 000 000 de visiteurs dans cette rue qui était sur le point d’être oubliée. Aujourd’hui les riverains sont heureux, les anciens qui sont restés ainsi que les nouveaux arrivants. »

Souhaitons à cet architecte, qui fait déjà beaucoup d’émules en Chine, que ses adeptes sachent s’imprégner de sa « compréhension de l’être humain et de sa relation à l’environnement ».

http://www.chinese-architects.com/en/amateur/en/

http://www.pritzkerprize.com/about

La leçon inaugurale de Chaillot

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