L’éducation en Langue des Signes : voie royale de la culture sourde

LauraL’année 2012, tricentenaire de la naissance de l’abbé de l’Épée, nous a permis de mesurer une fois de plus la richesse et la vigueur de la culture sourde : théâtre, cafés philo, cinéma, débats, banquets, conférences en langue des signes… Oui, la culture sourde est bien vivante ! Mais il reste beaucoup à faire pour la reconnaissance de l’identité Sourde. Si la scolarité en LSF ne parvient pas à se mettre en place réellement, les enfants sourds ne pourront s’épanouir et développer tout ce qu’ils peuvent offrir au monde.

Si l’expression en signes existe depuis toujours c’est au 18e siècle que Charles Michel de l’Épée, suite à sa rencontre avec deux fillettes sourdes, a permis à la langue des signes de se structurer et de sortir de l’ombre. En ouvrant une école pour les Sourds basée sur une éducation en langue des signes, il permit aux Sourds l’échange, l’expression et la reconnaissance de leur langue.

Trois siècles ont passé, mais n’ont pas permis de développer pleinement la culture sourde puisqu’en 1880, un congrès réuni à Milan confronte les partisans de la langue et signes et ses détracteurs, et décrète qu’il n’y pas de développement de l’intelligence en dehors de la parole. Conséquence : la langue des signes est interdite presque partout dans le monde, les Sourds sont relégués au statut de handicapés et doivent abandonner leur langue naturelle pendant près d’un siècle pour apprendre à « oraliser ». Apprendre à lire sur les lèvres et à tenter d’émettre des paroles qu’ils n’entendent pas a été le calvaire des Sourds depuis cette date et pendant de longues années.

Pourtant durant le 18e siècle -siècle des lumières qui reconnaissait la langue des signes comme une véritable langue- on avait pu voir s’exprimer des Sourds érudits. Mais les tenants de l’oralisme ont brisé l’élan en jetant les Sourds dans la marginalité et l’isolement et en leur empêchant d’accéder à une communication naturelle à travers la langue des signes. En France, il a fallu attendre 1977, après que des artistes et militants créent lInternational Visual Theater à Vincennes et portent la parole des sourds haut et fort, pour que timidement l‘interdit de la langue des signes soit abrogé. En 1991, un décret de loi autorise « la liberté de choix entre une communication bilingue – langue des signes et français – et une communication orale » pour l’éducation de l’enfant Sourd. Mais les dispositifs peinent à se mettre en place dans les écoles, et aujourd’hui en France, une seule ville permet réellement une scolarité bilingue complète allant de la maternelle au lycée.

  • Le lycée Bellevue à Toulouse

Bellevue

© Dominique Firbal

Chaque année, 5 familles font le choix de quitter leur lieu de vie pour scolariser leur enfant Sourd à Toulouse. Tout d’abord à l’École primaire Sajus, puis au collège à Ramonville, puis enfin au lycée Bellevue à Toulouse. Dans cet établissement les élèves Sourds suivent les mêmes enseignements de l’Education Nationale que les élèves entendants. Certains cours sont donnés directement en langue des signes (lettre, philo, anglais, physique/chimie,…), d’autres (histoire géographie, EPS, SES) se font en français avec un interprète. Toutes les orientations sont possibles après le baccalauréat et l’année passée un élève s’est dirigé vers les classes préparatoires scientifique après une réussite au bac S avec mention ; un autre a pris le chemin du BTS. Cette année un jeune homme sourd prévoit d’entrer à l’école nationale d’architecture. De belles réussites… qui devraient pouvoir avoir lieu dans toutes les villes de France si elles permettaient l’équivalent de ce cursus bilingue complet.

En Midi-Pyrénées, la filière s’est créée il y a 25 ans grâce à la mobilisation et à la bagarre acharnée de parents d’enfants Sourds. Il a fallu réunir les parents, trouver les professeurs, mettre en place les programmes. Le rectorat et l’académie de Toulouse ont suivi.
Mais cet enseignement souffre particulièrement du manque de professeurs, qu’ils soient Sourds ou signants, et le recrutement est particulièrement difficile. C’est une des grosses difficultés qui engendre notamment des frais d’interprétariat très lourds.

Les parents d’enfants sourds n’ont pas suffisamment la connaissance de ce qu’est véritablement l’enseignement bilingue et ont trop tendance à se tourner vers l’oralisme qui isole l’enfant sourd et ne lui permet pas de s’épanouir et d’accéder à l’envie d’apprendre.

Au lycée Bellevue, la filière LSF a séduit également des élèves entendants. En 2011, 51 élèves Sourds et entendants de l’académie de Toulouse sont venu passer l’option facultative de LSF à Bellevue.

  • L’accès à la langue : Un droit pour tout enfant

S’il est patent que la langue naturelle des Sourds est la langue des signes, il est indispensable pour les enfants Sourds d’y avoir accès dès le plus jeune âge. L’accès à une langue est un droit pour tout enfant. Il est la condition indispensable à la structuration de sa pensée et à l’acquisition des connaissances. C’est par le langage qu’on accède au monde, que l’on construit ses liens affectifs et sociaux. A l’inverse, l’absence de langage, ou la présence d’un langage mal perçu a un impact néfaste sur le développement de l’enfant.
La langue des signes permet aux enfants Sourds de construire leur identité et d’aller vers les toutes les formes langagières. Au contraire d’isoler et de mettre à l’écart, la langue des signes, associée à la lecture du Français fait de l’enfant Sourd un être épanoui et riche de sa culture. Elle lui permet d’aller vers l’autre, vers tous les autres.

Signes

Dessins de Yves Delaporte -ethnologue-
dans l’ouvrage « Signes de Pont-de-Beauvoisin »,
(Yves Delaporte et Yvette Pelletier, Ed. Lambert-Lucas,
Coll. « Archives de la langue des signes française »)

  • Les promesses de la culture sourde

La culture sourde est riche et productive. Le festival Clin d’œil qui fête en juillet son 10e anniversaire en est l’une des illustrations : des productions visuelles, des troupes de théâtre venues de tous les horizons, une créativité et un dynamisme très féconds. Mais il est sans doute bien des domaines où les Sourds n’ont pas encore donné toute leur mesure.

Jean Grémion qui fut un des acteurs de la création de l’International Visual Theater et du « Réveil sourd » le prédisait dans son livre « La planète des sourds » paru en 1991 : Il est vraisemblable que le 21e siècle serait « visuel » grâce aux développements des réseaux de communication et d’information, et que cette prépondérance de l’image serait une chance pour les Sourds dont la perception du monde est visuelle. Selon ses dires, basés sur les travaux des neurobiologistes, l’hémisphère droit de notre cerveau serait spécialisé dans l’organisation des appréhensions perceptives « il analyse et produit préférentiellement des images ». Cet hémisphère du cerveau est donc privilégié chez les sourds. Or notre civilisation occidentale s’est construite sur un mode cartésien, elle est essentiellement organisée par les connaissances gérées par le cerveau gauche qui est le domaine de l’analytique et du rationnel. L’importance nouvelle et évidente de l’image dans notre civilisation du 21e siècle va-t-elle bousculer cette réalité ? L’impact grandissant du visuel nous amènera-t elle vers un monde plus « cerveau droit » ? Ne pourrait on imaginer que les Sourds pourraient exceller, voire dépasser les entendants dans la production d’images ou dans la conception architecturale par exemple ?

Aux États Unis, Ursula Bellugi, directeur du Laboratoire de neurosciences cognitives à l’Institut Salk de La Jolla (Californie), a mené des travaux de recherche sur les bases neurologiques de la langue des signes américaine dans les années 80. Elle a démontré que la cognition visuelle chez les signeurs sourds était plus développée que la moyenne. Elle a comparé les performances visuelles des enfants sourds signants et des non signants avec une batterie de tests spaciaux-visuels. Les résultats obtenus par les enfants sourds étaient nettement supérieurs à ceux des non signants. Le plus spectaculaire fut un test fait auprès d’enfants chinois à l’aide de caractères chinois (idéogrammes) tracés dans l’espace par un point lumineux mobile. Seuls les enfants sourds signants pouvaient reconnaître et reconstituer les caractères rapidement. L’acquisition de la langue des signe par les enfants en bas âge est donc un gage de dons visuels bien particuliers.

Permettons à la langue des signes de se diffuser plus largement par le regroupement des enfants sourds en milieu scolaire ou associatif.
Permettons aux enfants sourds l’accès à la scolarisation complète en langue des signes pour leur permettre de vivre une vie pleine et épanouie, et pour le développement de leurs qualités
.

  • Deux choses que l’on peut faire

Le gouvernement a rédigé un projet de loi baptisé « Refondons l’école de la République ». Ce projet adopté par l’assemblée nationale en mars dernier ne contient aucune mesure pour la mise en place effective de l’enseignement bilingue.

Deux actions sont possibles pour faire pression :

1 –Ecrire aux députés ou aux sénateurs
Ensemble pour l’éducation bilingue des enfants

2 –Signer la pétition pour la charte de l’enfance sourde http://www.avaaz.org/fr/petition/Charte_LSF_pour_les_enfants_sourds/

Et également un bel outil pédagogique pour approcher la langue des signes 
Le DVD Rom La mécanique du silence 
Film de Brigitte Lemaine (sociologue et documentariste,
docteur de 3e cycle en philosophie, esthétique)autour de l'oeuvre 
de Petit Pierre.
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7 Commentaires

  1. JJ

    Défendons la langue des signes tant qu’on veut mais, le linguiste que j’ai été ne peut que faire des bonds à la phrase: « S’il est patent que la langue naturelle des Sourds est la langue des signes… ». La langue des signes n’est pas une langue naturelle. Je pense que c’est même la (les) seule(s) langue(s) inventée(s) qui fonctionn(ent). Ou alors il faut prendre langue naturelle pour un anglicisme qui l’oppose à langage. Admettons. Ce n’est pas non plus la langue maternelle des sourds un sourds dans un envirnement entendant ne va pas spontannement utilser la langue des signes.
    Après ça, effectivemment la LSF a été et est encore un outil important pour els sourds
    JJ

  2. Hub.T

    Attention à ne pas confondre langue naturelle et langue maternelle. Si effectivement une minorité de Sourds utilise la langue des signes comme langue maternelle au vu du faible nombre de parents l’apprenant, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne soit pas la plus appropriée aux Sourds.
    Considérer les langues signées comme des langues inventées reviendrait à mettre au même niveau les langues naturelles et l’espéranto. A la différence de celui-ci, les langues signées ont été créées par des communautés linguistiques à savoir celles des Sourds, pour répondre à leurs besoins d’expression et de communication, et non pas par une personne dans l’espoir de diffuser et faire adopter sa langue inventée dans le monde.

  3. JJ

    Bonjour

    Je poste rarement. J’aime bien qu’on me réponde.
    Mais je prefere quand on m’a lu avant. La langue des signe a été invintée. ce n’est pas une langue naturelle. Elle est en effet dans la même situation que l’esperanto, le volapuk et autres langues. . A ceci près qu’il me semble que c’est un succès (ce qu’on peut diffcillement dire de l’esperanto et certanement pas des autres langues).
    Savoir par qui et pourquoi ces langues ont été créées n’a pas d’impact sur leur caractère naturel ou non.
    Ceci n’est aucunement un jugement de valeur.
    Je n’ai pas dit que la langue des signes n’était pas appropriée pour les sourds et même la plus appropriée si vous voulez dans la mesure où i me semble bien que c’est la seule langue qui leur soit spécifique.
    JJ

    • Soit aucune langue n’est naturelle, soit elles le sont toutes (sauf effectivement des langues comme l’espéranto crées autour d’une table pour un projet politique, ce qui est hors sujet) :

      Le principe est le suivant : que ce soit oral ou signé, les langues, y compris la langue française ou la langue des signes, sont des hybridations sociales nées de la nécessité de communiquer. Ensuite viennent des universitaires ou intellectuels formaliser et structurer le schéma de communication pour la rendre diffusable et pour éviter ses évolutions locales. C’est là qu’une langue peut être enseignée et comprise par tous ceux qui l’apprennent.

      En France, avant la révolution et les lumières, personne ne parlait le même français. Le français était une forme de multi hybridation de langues locales (qu’on appellerait dialectes ou patois aujourd’hui), évolutive, et peu compréhensible entre territoires même à l’écrit. Sans parler des accents. D’ailleurs, à l’époque, personne ne parlait de « français » à part quelques intellectuels parisiens et cultivés de province. C’est la même chose pour la langue des signes, encore aujourd’hui différente selon les régions et regorgeant de patois et de variantes locales et culturelles.

      Ce n’est qu’après la révolution que le Français a été imposé : il a été formalisé, cadré, organisé par des intellectuels puis diffusé et imposé dans tous les territoires. La langue des signes n’a pas atteint ce stade dans la culture sourde mais en prend la voie.

      Alors, langues crées ou langues naturelles ?

  4. Hub.T

    Je pense que nous n’avons pas la même définition de langue naturelle ; j’en profite d’ailleurs pour demander ce que c’est au linguiste que vous avez été. Pour moi ce sont les besoins qui définissent une langue naturelle ou non : c’est pourquoi je parlais d’appropriation, à l’instar des langues orales pour les entendants. Imaginons, si on mettait ensemble deux ou plusieurs enfants sourds, sans influence extérieure, évidemment ils choisiraient de s’exprimer par gestes pour créer une forme de communication.
    D’autre part, les langues naturelles résultent d’un long processus dont on ne connaît pas l’origine (c’est le cas des langues signées). Ce processus se fait en lien avec une culture contrairement à l’espéranto, le volapuk ou autre langue artificielle ; ce qui explique que l’absence de succès de ces derniers.

    • JJ

      Ben soit on en reste aux définitions soit on est dans l’envie, l’intuition, le goût …….
      donc merci de cet echange
      au revoir

      • Ravie de cet échange aussi !
        Je comprends parfaitement votre position de linguiste « pur ». Mais je m’adresse à tous, et par « naturelle », j’exprime simplement qu’il est naturel pour les Sourds de s’exprimer par signes, et la langue des signes découle de cette réalité.
        DF

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