L’écoute solidienne ou le bonheur des vibrations

Percevoir les musiques et les sons avec les pieds, les bras et les os, c’est l’expérience sensorielle que nous propose Pascale Criton. Durant l’année 2012/2013, elle a offert à trois classes d’enfants Sourds la possibilité d’explorer et d’utiliser un dispositif d’écoute par le toucher qu’elle a mis au point avec le LAM. Une expérience qui a permis aux enfants de reconnaître des sons par la vibration, un travail en forme de jeu qui a abouti à l’illustration sonore de petits films d’animation. Récit de cette innovante aventure.
Table d'écoute et palette graphique. copyright Artefact

Table d’écoute et palette graphique. © Artefact

Dans une crypte du Panthéon ou dans une salle de la Bpi à Beaubourg (1) est installée une grande table où sont accoudées une dizaine de personnes attentives et étonnées. Un voyage sensoriel a lieu autour de cette table de bois peu ordinaire. De cette table émanent des sons : elle est en fait une gigantesque baffle qui diffuse le son par son plateau de bois. Elle permet une écoute par le contact des coudes, du menton, du front, de la poitrine… Un casque antibruit placé sur les oreilles, les participants de cet atelier manipulent une palette graphique où ils « dessinent » des bruits de la nature ainsi que des musiques un peu étranges qu’un ingénieur du son leur renvoie via un logiciel et différents canaux, sous forme de vibrations.

Plus loin une tige de métal avec un embout plat permet de percevoir les mêmes sons par conduction osseuse lorsqu’on place l’embout de la tige de la même façon : sur le front, sur les pommettes ou sous le menton. Aucun son n’est conduit par l’air, mais tout résonne à l’intérieur du crâne, conduit par les os. Notre corps devient la caisse de résonance de la musique et des bruits.

Ce dispositif conçu par Pascale Criton et le Laboratoire d’Acoustique de l’Université du Maine, nous permet de percevoir finement que les sons ne nous parviennent pas seulement par le système auditif, et que l’on peut affiner sa capacité de perception en apprenant à ressentir la qualité vibratoire des sons.

  • Pascale Criton

Portrait PCriton

Pascale Criton.

Pascale Criton n’est pas une compositrice ordinaire. Souvent classée auteur de musique contemporaine, elle se dit plutôt d’une « musique qui cherche, qui s’élabore ». Jouer et découvrir : comment accorde-t-on les instruments, par quels gestes modifie-t-on leur expression ? Elle questionne, elle aime fouiller et inventer, et bien sûr, elle s’intéresse aux perceptions. Une exploratrice en somme.

  • La rencontre avec les Sourds

Tout a commencé dans une crypte du Panthéon en 2012 lors d’une semaine « Monuments pour tous » ouverte à tous les publics. Travailler sur l’espace et la diffusion du son et sur l’écoute à la découverte des lieux et des matériaux, c’est la proposition que les Monuments Nationaux ont fait à Pascale Criton qui, par le passé, avait sonorisé des lieux tels que la Villa Savoye ou le couvent de la Tourette.

P. C. :«  Hugues Genevois, chercheur au laboratoire d’acoustique du LAM, et moi même, avons conçu des tables sonores / vibrantes en bois. La « Station d’écoute solidienne » a été conçue avec le LAUM à l’université du Maine. Nous avons installé nos dispositifs dans une salle voûtée du Panthéon qui est situé près de l’Institut National de Jeunes Sourds. J’étais très heureuse de pouvoir essayer les dispositifs avec les élèves sourds qui sont venus tout naturellement à cet atelier. Mais j’étais curieuse et je me demandais si on pourrait aller plus loin que ce qui s’était produit et échangé durant l’atelier. Un jour, trois jeunes filles de l’INJS sont venues tester les dispositifs au laboratoire. Je les ai questionnées : «Comment comprendre avec vous ce que vous sentez ? Qu’est-ce que ce jeu vous donne envie de faire ? ». En sortant, l’une d’elle m’a dit « Avec ça, on peut faire de la musique de Sourds, par les Sourds et pour les Sourds ».

ARTEFACT INJS enfantTable2

Table sonore.

  • L’aventure commence

« Les personnes sourdes perçoivent les vibrations à des degrés divers selon les types de surdité. Serait-il possible de développer une pratique musicale à partir du vibratoire ? C’était l’enjeu du projet artistique Histoires sensibles qui s’est mis en place avec trois classes de l’INJS, en collaboration avec le professeur de musique.

Avec les élèves de ces trois classes, j’ai élaboré une approche sensorielle pour distinguer des vibrations liées aux actions et aux bruits qui leur sont associés. Il s’agissait tout d’abord de les percevoir, puis de les manipuler, de les transformer grâce à un logiciel et enfin de construire un récit avec ces vibrations sonores.
Nous avons travaillé sur les rythmes, les accélérations, les intensités vibratoires… Nous sommes entrés dans quelque chose de l’ordre du poétique, de l’expression. La vibration est un signal lié à un événement : une branche qui craque, quelque chose qui tombe : quelque chose se passe… Cette vibration contient de la mémoire et de l’affect : le bruit fait peur, il surprend, il fait rire, il enthousiasme… On peut aussi élaborer un imaginaire dyna
mique avec ce qui roule, qui rebondit…

ARTEFACT INJS bruit

Enregistrement du bruit de la feuille de papier que l’on déchire.
Ce bruit sera identifié et reconnu par les vibrations qu’il produit.

« Il y a différents niveaux de surdité et plus la surdité est profonde et non appareillée, plus la perception vibratoire est forte et même nécessaire.

« Avec ce dispositif de perception que je propose, il est possible de fouiller, de tester, d’inventer et de partager les sensations vibratoires. On peut construire ensemble une forme qui pourra être présentée aux autres, à un public sourd et /ou entendant.

« Dix mois de travail collectif et de recherche par le jeu ont abouti à la sonorisation de trois films réalisée par trois classes de l’INJS, en collaboration avec toute l’équipe. Personne n’aurait pensé ce travail possible avant qu’il n’ait abouti ! »

  • Les étapes de création

artefact INJS reconnaissance

Les enfants travaillent sur l’intensité des vibrations qu’ils perçoivent avec tout leur corps par un plancher restituant les vibrations. Ils modulent l’intensité du son par un signe donné à l’ingénieur du son.

Les enfants Sourds ont tout d’abord fabriqué des sons (casser du bois, souffler dans un mélodica, faire rouler des billes, déchirer du papier, etc.) qu’ils ont enregistrés. Ils ont ensuite appris à les reconnaître et les apprécier par le toucher : fluide/discontinu long/court, fort/faible..

spectre

Spectre sonore.

Chaque son a été noté, puis associé à des représentations visuelles du son.

Les bruits ont été manipulés, accélérés, ralentis, coupés grâce à un logiciel adapté.

On a ensuite intégré un système de rappel des sons à l’aide d’une manette de jeu type console video. Peu à peu, les enfants sont entré dans des jeux de rythme et de dialogue avec ces sons et ces bruitages qu’ils reconnaissaient de façon tactile.

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Les enfants manipulent des manettes video leur permettant de rappeler les sons qu’ils ont choisis et mis en forme. Devant eux, un synopsis élaboré durant le travail.

Ces illustrations sonores ont ensuite été associés à des petits films d’animation proposés par Pascale Criton. Au début, pour les enfants, le doute et le questionnement, et parfois même l’incrédulité étaient là… Le grand mystère : comment cela sera-t-il possible ? Cela a pourtant bel et bien eu lieu.

En juin 2012, plusieurs séances de projection des films illustrés par les sonorisations créés dans les classes ont réuni des spectateurs, Sourds et entendants dans la salle de musique de l’INJS. Assises sur des gradins de bois les quelques 50 personnes présentes, Sourdes et entendantes, pouvaient percevoir les sons à l’aide du dispositif vibratoire placé sous leurs sièges.

Face au film, synopsis et manette vidéo en main, les enfants sonorisaient en direct : un vrai travail de pros, un vrai petit miracle !

Capture d’écran 2013-07-28 à 23.48.50

Travail de sonorisation face à l’écran. La classe de 6e avait choisi un film des Shadoks.

  • L’avenir de cette expérience

Cette aventure a suscité beaucoup de curiosité et d’intérêt. Pascale Criton et Hugues Genevois projettent de diffuser cette expérience et travaillent actuellement à simplifier le matériel et à concevoir des didacticiels et audiovisuels de présentation. Ils devront élaborer des dispositifs faciles à manier (notamment pour ce qui concerne le matériel son et les logiciels) et si possible accessibles aux personnes sourdes d’ici 2015 (2).

Pascale a plusieurs ambitions : accéder à des pratiques musicales pour les enfants Sourds et peut être aussi, dans l’avenir, les enfants aveugles.

Un projet généreux et ambitieux. Une expérience humaine riche.

www.pascalecriton.com

www.lam.jussieu.fr/index.php

www.laum.univ-lemans.fr

www.injs-paris.fr


(1) Ecouter Autrement, ateliers d’écoute par le toucher, production Art&Fact, Bpi Beaubourg, 22 juin 2013.
(2) dans le cadre d’une programme soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche.

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