Les réfugiés syriens en France : victimes d’un système d’asile en bout de course

Selon le ministre de l’intérieur Manuel Valls « 5000 Syriens sont arrivés en France depuis le début de la guerre (mars 2011) et ont reçu un titre de séjour ou un droit d’asile »1.
Le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies a souhaité que l’Europe prenne en charge 100 000 réfugiés en programme de réinstallation. Le gouvernement français prendra à sa charge 500 personnes.
Un chiffre bien bas en regard des autres pays d’Europe. Quant aux conditions d’accueil, elles sont loin d’être satisfaisantes et la mise en place du programme de réinstallation est opaque.

« Ma famille m’a conseillé de partir. Il valait mieux que je m’en aille. » C’est avec un accent de regret que Monzir raconte son exil. Opposant au régime syrien, il a vu son frère emprisonné et torturé. Lui même a été arrêté à plusieurs reprises « Je ne voulais pas me taire ».

Un visa à 200 euros lui a permis de fuir vers Dubaï, puis la Turquie, et enfin la France. Voici trois mois qu’il est arrivé à Paris. « Ici je suis libre. Mais c’est très difficile ». A 33 ans, seul et en pleine santé, il n’est pas prioritaire pour les logements dans des centres d’accueil déjà saturés. Entre ses mains, un titre provisoire de séjour qu’il a pu obtenir grâce à l’accompagnement des associations d’entraide aux réfugiés. Il lui faut maintenant un travail. « Je ne parle pas le français, il n’y pas de places pour moi. » A Damas il était assistant manager d’une entreprise alimentaire, ici, il cherche du travail dans les restaurants. Pour l’instant : rien. « Je n’ai pas de logement. Je suis hébergé à droite, à gauche. Mes vêtements et mes affaires sont chez 5 personnes différentes ».

Farès, lui, est arrivé en novembre 2012. Médecin et activiste, il a fui la ville de Homs en taxi vers la Turquie. Sa famille l’a rejoint avec un visa touristique depuis le Liban. Ils ont obtenu leur statut de réfugiés en France en août 2013. Ils louent aujourd’hui un appartement grâce à l’aide d’amis syriens vivant à Paris depuis de longues années. Farès parle français et espère pouvoir bientôt exercer sa profession à Paris. En attendant, il donne parfois de son temps à l’association Revivre à la mairie du 20e arrondissement. « Ils m’ont beaucoup aidé. L’accueil des réfugiés en France est vraiment très difficile ! » Il raconte : les heures de queue à la Préfecture, souvent pour rien. Les rendez-vous multipliés et personne pour expliquer les démarches, les difficultés de la langue face aux fonctionnaires débordés. Puis, un à deux mois après, c’est le dossier à l’OFPRA : l’entretien où il faut savoir raconter son histoire, ne pas omettre les dates et les lieux, les événements. Pendant l’instruction du dossier, l’allocation temporaire d’attente de 330 euros versée impose de faire des choix : en l’absence de solutions de logements, il faut parfois faire l’impasse sur le paiement des transports.

Pour Farès, les choses se sont plutôt bien déroulées : en totalité, les démarches ont duré… 10 mois !

  • La main tendue de la communauté

Comme Farès, certains ont la chance de pouvoir bénéficier de l’aide de leurs amis ou famille vivant en France. Mais la communauté syrienne de l’hexagone est relativement peu nombreuse. Majoritairement construite sur l’exil des opposants à Hafez El Assad, arrivés en nombre durant les années 80, elle compte environ 20 000 personnes2. La plupart est issue de la classe moyenne : médecins, intellectuels, ingénieurs, journalistes. A l’écoute de la guerre dans leur pays, certains d’entre eux « se mobilisent d’une façon formidable, selon Michel Morzières de l’association Revivre. Ils ont fait des dons en argent et offert l’hospitalité d’urgence ».

Des réseaux informels se sont formés. Dans le restaurant d’Ahmad, à Paris, le bouche à oreille fonctionne au quotidien. Ahmad est en contact avec environ mille Syriens. Chez lui l’entraide et la vigilance sont de mise « pour accueillir les gens à l’aéroport, les accompagner à la préfecture, leur donner des contacts ». Le restaurant lui même a souvent fourni un hébergement de fortune pour ceux qui étaient dans l’urgence.

Waël est peintre, son atelier sert de logement de nuit à 3 ou 4 personnes « Mes voisins commencent à se plaindre. Je prends le risque de perdre mon bail, mais je ne peux faire autrement ».

Hala Kodmani3, présidente de l’association Souria Houria, se souvient : « Au début du conflit, nous nous étions organisés, nous avions des listes de volontaires pour héberger des gens. Cela fonctionnait au jour le jour. Mais aujourd’hui, face à l’afflux des demandes, nous avons dû arrêter ce système. Il faut des relais solides. »

  • Les associations d’entraide

Des relais, il en existe.

Née il y a maintenant 10 ans, l’association Revivre a obtenu des locaux à la mairie du 20e arrondissement en 2012. Depuis, elle a pu accompagner 500 personnes dans leur parcours de demande d’asile et fournir un hébergement temporaire à quelques unes d’entre elles.

L’association Solidarité Entraide en Syrie, elle, a été fondée en par un groupe de chercheurs et d’universitaires en septembre 2012. En France elle a aidé 300 personnes. « Nous rencontrons les réfugiés dès leur arrivée, explique Nizar Tuleimat. Nous les aidons dans leur parcours administratif et nous les orientons pour les droits sociaux (CMU, Pôle Emploi…). Les administrations sont tellement mal formées pour ce genre de cas ! » « Un des obstacles majeurs est celui de la langue. Nous proposons des échanges linguistiques avec des étudiants de l’INALCO, car il faut plus d’un an avant que les réfugiés aient accès aux cours de l’OFI ».

Ces initiatives, parmi d’autres plus marginales, ne suffisent pas à combler le vide d’un système d’asile « à bout de souffle » tel que l’a décrit le ministre de l’Intérieur dans une interview au journal Le Monde4.

Les structures d’hébergement sont très insuffisantes. Seul un Syrien sur quatre, sélectionné sur des critères de vulnérabilité, peut avoir accès aux Centres d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA). Pour les autres, il reste les hébergements d’urgence dans des bâtiments et locaux réquisitionnés provisoirement (cf. encadré).

  • Opacité autour du programme de réinstallation

Heureusement, les 500 personnes supplémentaires prises en charge par la France dans le programme du HCR ne seront pas hébergées en CADA mais bénéficieront d’une « arrivée directe en logement ».

Au delà de leur nombre « ridiculement bas » selon Amnesty International5, qui seront ces 500 personnes qui bénéficieront de ce programme et comment vont-elles arriver ?

Selon William Spindler, porte parole du HCR en France « Le HCR présent dans les pays frontaliers de la Syrie, sélectionne les réfugiés selon des critères d’extrême vulnérabilité (orphelins, malades, personnes âgées, victimes de violence ou d’exploitation sexuelle, etc.). Il y a également des contrôles sur la sécurité pour ces candidats à la réinstallation.

« En ce moment l’OFPRA envoie des missions au Liban et en Jordanie en appui et opère une sélection selon ses critères habituels.

« Pour nous il est important que tous les candidats, y compris ceux qui n’ont pas de lien avec les pays de l’Europe puissent avoir la possibilité d’une réinstallation. »

Depuis octobre 2013, une vingtaine de familles syriennes sont arrivées de Jordanie. Elles sont logées en appartements dans la ville du Havre et bénéficient de la prise en charge d’un travailleur social.

Pour les autres « Le programme est en cours. Ils seront logés dans des villes en Bourgogne, Picardie, Auvergne, etc. »  nous dit William Spindler.

Mais q uels sont les critères de sélection des candidats ? Quand arriveront-ils ? Quelle formation pour les agents ? Lorsqu’on interroge l’OFPRA, on n’obtient aucune précision.

A Amnesty International, Jean-François Dubost le déplore « Les missions de l’OFPRA sont parties en Jordanie et au Liban. On peut supposer que les réfugiés n’arriveront pas avant fin 2014. On ne sait pas quels sont les critères appliqués par le ministère de l’intérieur au vu des dossiers des candidats. Quels textes régissent les missions de l’OFPRA ?

Depuis 2008 la France participe aux programmes de réinstallation. Il faut impliquer le parlement sur les procédures car, pour l’instant on relève de la pratique et on a toutes les raisons de penser que c’est discrétionnaire, parce qu’on n’a accès à aucune information. »

Amnesty International souhaiterait voir un programme d’urgence beaucoup plus clairement défini pour l’accueil des réfugiés en période de crise humanitaire.

Globalement, le système d’asile français a fait face à bien d’autres crises sans avoir, à ce jour, amorcé les réformes nécessaires à son bon fonctionnement. Or, après les réfugiés du Kosovo, de l’Irak et de bien d’autres pays, tous ceux qui arrivent de Syrie sont aujourd’hui au cœur de la plus grande crise humanitaire depuis le génocide Rwandais de 1994.

L’asile en France

Les Syriens qui atteignent le sol français sont souvent traumatisés par la guerre et fragilisés par un parcours d’exil long et difficile. Pour eux, la déception est souvent très grande face aux difficultés rencontrées à leur arrivée dans l’hexagone.

Le bouche à oreille fonctionne de la France à la Syrie, et ceux qui peuvent envisager l’exil en Europe choisissent les pays du Nord ou l’accueil est mieux organisé. Entre novembre 2012 et octobre 2013, La Suède totalisait 14700 nouveaux demandeurs d’asile Syriens, l’Allemagne 11000, les Pays Bas 2000 et la France seulement 1000 (source : Eurostat http://epp.eurostat.ec.europs.eu/)

La réputation de la France est-elle compatible avec les efforts financiers et structurels qu’elle fournit en matière d’acceuil des réfugiés ? En proportion du nombre d’habitants, elle se situe seulement en 9e rang des pays d’Europe.


« Un système d’asile à bout de souffle » 

L’afflux des réfugiés syriens a ravivé la nécessité de réformer le droit d’asile. Cette réforme annoncée en mai dernier par le ministre de l’Intérieur fera l’objet d’une concertation avec les associations et les élus locaux durant l’été 2014.

France Terre d’Asile (FTA) a édité une série de 22 propositions. FTA constate que l’hébergement d’urgence mis en place pour pallier le manque de places CADA absorbe un budget supérieur de 100 millions d’euros à celui des logements CADA (2012 : 300 millions d’euros contre 200). « Une place CADA coûte 24 euros par jour et par personne, les mesures d’urgence coûtent 28 euros » remarque Christophe Harrison. FTA propose de réorienter le budget de l’hébergement d’urgence vers des nouvelles places CADA. Cette mesure, couplée à la réduction du temps de traitement des dossiers d’asile, permettrait une augmentation des places très conséquente.

 
1« Des paroles et des actes », France 2, 06-02-2013
2 – 12 700 immigrés nés en Syrie et 5 200 étrangers de nationalité syrienne (Insee mars 2013)

3Hala Kodmani, journaliste, a reçu le prix 2013 de la presse diplomatique pour sa couverture de la situation en Syrie. Souria Houria est une association française qui œuvre pour la démocratie, les libertés et les droits de l’homme enSyrie.
4– Le Monde – 04.05.2013
5Sur le programme de 100000 réfugiés pour l’Europe, proposé par le le Haut Commissariat des Réfugiés des Nations Unies, l’Allemagne a accepté 10000 personnes, la Suède 1200, l’Autriche 500, la France 500, les Pays Bas 250, l’Espagne 130. Les autres pays de l’union Européenne se situent en dessous de 100. (Source : UNHCR)

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