Bertrand Dicale : « Les autres sont une fiction »

Seize ouvrages, des dizaines d’heure d’antenne sur France Inter ou France Info, des chroniques dans Le Monde de la musique ou Le Figaro… Bertrand Dicale décrypte la chanson française depuis plus de dix ans.
Écoutons-le parler du regard des Français sur les Européens et des stéréotypes made in France à travers les chansons.

Parce qu’on aime la chanson d’Hervé Villard, on se fiche de savoir où se trouve Capri, tout comme on se moque de savoir où se trouve le lac Majeur de Mort Schuman. Les personnages des chansons obéissent à la même logique, ils ne sont pas représentatifs de la vraie vie et ça n’a pas d’importance. Quant à l’identité culturelle italienne, on a du mal à réfléchir à ce qu’elle peut être en dehors des clichés de la chanson. Aujourd’hui, l’Italie consomme beaucoup plus de musique anglo-saxonne que la France et les standards italiens comme Come Prima sont en fait italo-américains.

L’Allemand et les latins

Nos voisins les plus représentés et stéréotypés dans la chanson française du XXesiècle sont les pays latins et les Allemands. L’Italien de la chanson est romantique ou sentimental. C’est un amoureux. La chanson le réduit à cette vision, comme elle réduit tout. C’est sa fonction de chanson populaire. Elle est aussi le reflet d’une réalité : celle des Français découvrant les vacances en Espagne, le folklore, le soleil et les pesetas, ou celle de la France qui a peur de la guerre et de l’ennemi nazi. Cette dernière a hanté la chanson jusqu’à ce que Barbara fasse oublier la guerre et réhabilite les Allemands à travers les enfants blonds de Göttingen.

Humour prude

La chanson est un marqueur d’idéologie : comme toute forme d’expression, elle véhicule notre façon de penser. Au siècle dernier, l’Européen raconté dans la chanson était caricaturé et les petites moqueries à son égard étaient parfois drôles. Elles pouvaient aussi être édifiantes, comme dans la chanson Le Portugais dont la musique est plus sud-américaine que portugaise, et dont les paroles sont plus que condescendantes.

Mais l’humour est devenu plus prude aujourd’hui sur certaines questions. On ne pourrait plus écrire Gare au gorille, et on ne rit plus des étrangers de la même manière. L’humour des Rois de la Suède dans Remue-toi la Grèce est caustique et semble plutôt dénoncer les préjugés. Les choses ont énormément changé, les repères ont bougé. On voyage à l’intérieur de l’Europe comme en un seul pays, du Portugal aux frontières de la Russie. Le voisin européen n’est plus un étranger. Aujourd’hui l’étranger est hors de l’Europe.

Les chanteurs français qui n’en sont pas
Les chansons françaises n’échappent pas aux idées reçues. Les chansons du début du siècle dernier, celles dont ont dit qu’elles sont bien françaises, voire franchouillardes :Viens poupoule (chanté par Maurice Chevalier, 1902) ou Avoir un bon copain (Henri Garat, 1930) sont en fait des mélodies allemandes (Adolphe Spahn et Werner Richard Heymann). Georges Brassens a emprunté ses rythmes à la tarentelle (Gare au gorille)ou au jazz manouche (Les copains d’abord). Beaucoup d’icônes françaises sont en réalité belges : Jacques Brel, Annie Cordy, Johnny Hallyday, Adamo, etc.

Les sons de l’article :
Le Portugais (1970) : interprète : Joe Dassin, auteur Pierre Delanoë
Je t’aime à l’Italienne (1985) : interprète : Frédéric François
Viva España (1971-1972) : interprète : Georgette Plana, auteur : Léonard Rozenstraten adaptation : Delphine Hoppe
Nuit et Brouillard (1963) : auteur-interprète : Jean Ferrat
Putain, Putain ! ( 1997) : auteur-interprète : Arno
Frida Oum Papa (1975) : interprète : Annie Cordy, auteur : Charles Level
La Tzigane Heureuse ( 1968) : interprète : Jacqueline Maillan, auteur : Françoise Dorin
Tous les Allemands sont musiciens (1972) : interprète : Patick Topaloff
Au pays des pesetas (1972) : interprètes : Les Charlots, auteurs : Gérard Rinaldi et Gérard Filipelli
Choucroute, pizza, frites, paella, cassoulet ( 1991 ) : interprètes : En voiture Simone
Christiansen (1964) : interprète : France Gall, auteurs : Jacques Datin et Maurice Vidalin
Remue toi la Grèce (1964) : auteurs-interprètes : Les Rois de Suède

Article paru dans Face à faces 

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