Le sport, un terrain de jeu pour les stéréotypes

Le sport et les jeux concentrent les stéréotypes : pur réflexes ou crispations nationalistes ?

Cadrer les antagonismes, les agressivités envers « l’autre », rendre les affrontements possibles sous la forme d’un jeu, voilà bien la fonction première du sport. « Le sport moderne résulte d’un processus, à long terme, de pacification des affrontements populaires », écrivent Norbert Elias et Eric Dunning, dans un texte qui fait référence*. Paradoxalement, les stades deviennent parfois le lieu où s’exerce la violence, une tribune pour le combat et l’exhibition du nationalisme. En témoignent les hooligans anglais qui ont commencé à sévir au milieu des années 1960.

L’entre-deux-guerres du siècle dernier a vu le sport être utilisé pour renforcer les sentiments patriotiques. Soutenues par une presse au service de l’État, les équipes de football sont passées, en France, de 400 en 1919 à 2 400 en 1921. Si ces temps sont révolus, les parfums nationalistes subsistent dans les rituels de cérémonies d’ouverture des Coupes du monde et le sport n’échappe pas à une perte d’autonomie économique et politique.

Même si le sport s’en tient à sa fonction première de jeu, les clichés (fondateurs d’identité) sont toujours très présents. En général, les nations dominantes sont celles sur lesquelles se polarisent le plus de préjugés. Les Allemands sont affublés de rigueur et d’absence de glamour. Les Italiens, volontiers tricheurs et comédiens, ont inventé le « jouer à l’italienne ».

Sport - Amaury Cibot

Les supporters communient. Photo Amaury Cibot

  • Sport champagne

« Le rugby c’est le Sud-Ouest ». Une phrase qu’on a souvent entendue, une notion qu’on a presque assimilée. Pourtant, en termes de licenciés, la deuxième fédération en France est l’Isère, devant la Haute-Garonne. Le stéréotype de « pays du rugby » sert à forger l’image et le groupe des supporters. Dans cette même logique, les commentateurs sportifs des années 1960 construisaient le stéréotype du rugbyman français « fin et élégant ». Son jeu dit « tactique » et son « sport champagne » justifiaient les irrégularités des équipes nationales de rugby sur le terrain et leurs « victoires brillantes », suivies de défaites tout aussi brillantes. Quand cette représentation est construite, vient ensuite celle qu’on a de l’autre. Face à l’athlète français qualifié de « fin stratège », l’adversaire anglais était, lui, « puissant »** :

« Le XV de la Rose (…) fait rarement des sentiments » (sports.fr, France-Écosse – 05/02/2005)
« Il joue sans fioritures et en force… » (Sports.fr, France-Angleterre –13/02/2005)
« Le rugbyman britannique n’est pas un combattant qui se rend, sans avoir épuisé toutes ses ressources. » (Midi olympique, France-Angleterre – 1970)
« [Les Anglais sont] prévisibles, stéréotypés à l’excès dans leur roborative tactique de perce-muraille au ras des regroupements. » (Sports.fr, France-Angleterre – 27/03/2004).

  • Les commentateurs sportifs ont un impact sur l’opinion

Les stéréotypes sont liés aux discours et visions que l’on se fait de l’étranger dans la société. Le commentateur sportif joue un rôle important de relai et sa parole est une sorte de caisse de résonance des discours sociaux. Le fameux « les Roumains sont des voleurs de poules » de Thierry Roland au cours d’un France-Roumanie est un exemple de ce qu’elle a de plus bas. Plus récemment, Diego Costa, footballeur brésilien engagé à l’Atletico de Madrid était sifflé et traité de « Bâtard ! tu n’es pas Espagnol ! » Tout frais dans nos mémoires, les commentaires sexistes de Philippe Candeloro, sur les patineuses des Jeux olympiques de Sotchi (« Elle a des airs de Monica Bellucci, avec un peu moins de poitrine mais bon… ») ont soulevé l’indignation de l’opinion, de la presse et de la ministre des Sports de l’époque, Valérie Fourneyron.

S’il est vrai que l’opinion influence parfois le commentateur, il aussi exact que les commentaires ont un impact sur l’opinion. Et plutôt que de vouloir flatter, voir refléter les penchants les plus scabreux, à l’image d’un Thierry Roland qui disait ce qu’il pensait que le public voulait entendre***, le commentateur doit veiller à ne pas exacerber les tensions.

  • Les supporters se lâchent

belges-300x47 polonais-300x38 grecs2-300x46 portugais-300x38 allemands-300x45 anglais-300x48 italiens2-300x57 autrichiens-300x49 suedois-300x49 roumains-300x47

On peut noter que le commentaire sportif a aujourd’hui évolué. Les commentateurs passent de l’épopée émotionnelle à l’analyse rationnelle. Le discours a perdu en verve ce qu’il a (peut-être) gagné en raison.

* Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation : la violence maîtrisée, Fayard, 1994
** Valérie Bonnet, Le stéréotype dans la presse sportive : vision de l’identité à travers l’altérité, 2010
*** Pierre Gabaston et Bernard Lecomte, Sports et Télévision (regards croisés), L’Harmattan, 2000

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.